Pensées

Idées, réflexions et pensées archéomusicologiques.

Une flûte est une recette épicée !

  • épicesPrenez un support globalement tubulaire (bambou, sureau, os, etc.).
  • À l’aide d’un couteau, épluchez ce qu’il y a en trop puis poncez bien fin pour avoir une belle matière.
  • Mettez une pincée de souffle,
  • Ajoutez deux doses de rondeur,
  • Touillez avec une cuillère à café d’un timbre chaleureux,
  • Secouez bien pour lui donner un grain,
  • Puis laissez reposer une journée avant de choisir votre gamme et de percer vos trous de jeu.

Fabriquer une flûte, c’est un peu comme cuisiner aux épices!

Chaque épice correspond à une caractéristique sonore et vient avec un choix, une prise de parti dans le façonnage de la géométrie de l’instrument.

Mais à chaque choix correspond une dose plus ou moins importante de plusieurs épices.

C’est comme si l’on devait faire sa cuisine avec des cuillères préparées à l’avance et contenant chaque fois deux épices (ou plus) indissociables les unes des autres et non modifiables en proportions : forcément, choisir une cuillère et l’utiliser amène plusieurs goûts et fragrances avec lesquels il nous faut jongler pour créer un ensemble équilibré et raffiné.

Dans ce bouillon de sons, le rôle du facteur de flûtes est de trouver un équilibre, autrement dit de choisir judicieusement quelles cuillères utiliser et avec quel dosage, afin de leur donner un poids approprié dans la balance et ainsi de guider sa création au plus proche du résultat qu’il désire atteindre.

Tintin et les flûtes en os

Une découverte funèbre

Découverte d'un tombeau inca

Découverte d’un tombeau inca

Au cours de son aventure au Pérou dans « Le Temple du Soleil », Tintin, accompagné du capitaine Haddock, Zorrino et du fidèle Milou, parvient à pénétrer dans le Temple du Soleil grâce à une ancienne entrée à moitié effondrée et dont la seule voie existant encore le mène dans un tombeau. Là, il découvre une flûte en os.

Si la scène se déroule assez rapidement dans le dessin animé, laissant la flûte en qualité de simple « figurante », l’album de bande-dessinée en fait une véritable petite anecdote où Milou doit abandonner ce qui lui semblait pourtant être un fin repas !

Simple mais exacte

Une flûte en os humain dans "Le Temple du Soleil"

Une flûte en os humain dans « Le Temple du Soleil »

La flûte que tintin découvre est représentée de manière assez sommaire, en cohérence avec le style d’Hergé :

  • L’instrument montre quatre trous de jeu (cinq dans le dessin animé)
  • Sa couleur et sa morphologie en font bien un instrument en os
  • Aucun détail n’est visible quant à son organe excitateur, qui détermine le type organologique auquel appartient l’instrument.

On trouve des objets tout à fait semblables dans les collections du musée du Quai Branly au département Amérique du Sud, telle que la flûte à encoche en fémur animal illustrée plus bas.

Un instrument typique

Les flûtes à encoche sont tout à fait typiques des cultures amazoniennes actuelles et précolombiennes. Elles incarnent une véritable culture matérielle et sonore, tirant leur épingle du jeu dans des sonorités spécifique au potentiel varié (selon la manière d’emboucher l’instrument). Elles peuvent ainsi émettre un son plus ou moins venteux, plus ou moins chaud, mais l’os offre toujours ses qualités propres : un son cristallin et perçant. Loin, soit dit en passant, des sonorités que nous offre un court passage du dessin animé.

Flûte à encoche taillée dans un fémur animal, Guyane, culture Worrau

Flûte à encoche taillée dans un fémur animal, Guyane, culture Worrau

 

Paysages sonores : où se cache la musique autour de nous ?

La musique est-elle vraiment immatérielle ?

Voir la source de l'imageLorsqu’on parle de musique, on n’imagine souvent que deux possibilités :

  • La musique comme l’ensemble chant-instrumentation
  • La musique comme le son instrumental seul

L’expérience musicale, de nos jours et dans notre société d’Europe occidentale moderne, est de plus en plus une expérience solitaire et acontextuelle en ce sens qu’elle est devenu un produit immatériel et portatif que l’on requiert à volonté : on choisit quand on veut écouter de la musique et quelle musique on veut écouter, par la simple pression d’un bouton.

 

Mais depuis quand, exactement?

Voilà déjà un changement de taille opéré depuis à peine vingt ans : le passage du walkman (cassette) dont les enfants des années 90 ont connu le déclin, au lecteur mp3 puis au téléphone portable pour finir, enfin, sur le smartphone.

 

Quelle différence ?

Voici une vidéo qui parle d’elle-même :

Quel rapport avons-nous avec la musique et sa temporalité ?

Pas facile de zapper ou de sauter des musiques avec un walkman !

Pas facile non plus d’avoir à disposition des centaines voire milliers de morceaux de musique à écouter : pour rappeler quelques bons souvenirs, nous devions enregistrer la cassette en passant en vitesse réelle la musique d’un CD ou de la radio, composant ainsi des cassettes thématiques ou des mix de différents styles. A l’écoute, nous devions parcourir la cassette de long en large pour retrouver le morceau souhaité ou, tout simplement, prendre le temps d’écouter l’ensemble.

 

Voilà la dématérialisation et la décontextualisation progressive de l’expérience musicale.

Heureusement qu’il existe encore des concerts et des musiciens de rue pour nous « faire vivre la musique » ! Mais imaginons un instant, remettons-nous dans un contexte socio-culturel où le son instrumental et vocal ne peut être émis que si l’instrument et l’instrumentiste sont présents et volontaires.

Essayez cela, pendant vos vacances : pas de musique s’il n’y a pas de musicien, pas de chant s’il n’y a pas de chanteur.

L’expérience musicale est alors bien différente : elle s’inscrit et se vit dans l’instant présent.

Facture des flûtes populaires et pastorales en bois

L’invisible minorité végétale :

Les vestiges de flûtes archéologiques sont principalement représentés par l’os. Résistant au temps, il porte parfois la marque des intempéries, du charognage ou de l’acidité des sols. Malgré cela, il parvient jusqu’à nous, laissant pour nos archéomusicologues de potentiels instruments sifflants consistant en un os percé de plusieurs trous. Les plus anciens os percés remontent à environ 40.000 ans.

 

Os, céramique, pierre, métal, bois de cerfs, coquilles et coquillages, mais aussi bois et cornes.

 

5-Flageolet à trois trous (2+1), Serris (Seine-et-Marne), bois de sureau, L. 21,5 cm, XIVe s., SRA Ile-de-France (Homo-Lechner, 1996, p. 101)

Flûte en sureau de Serris (XIVè siècle)

Ce que nous ne voyons pas, c’est le végétal (ainsi que la corne) qui supportent mal le passage du temps. Bien que nous conservions quelques fragments de flûtes et sifflets en bois (Dublin, Serris, Göttingen, Dordrecht, York sont des exemples de la période médiévale), ce mobilier reste largement minoritaire.

Cependant, une absence de preuves n’est pas une preuve d’absence.

 

Une présence sous-évaluée des flûtes végétales ?

Quelle était la place de la flûte végétale dans les sociétés du passé ?

Si elles sont peu représentées en archéologie, elles le sont largement dans les sociétés traditionnelles d’aujourd’hui ainsi que dans les récits de France, il y a de ça à peine quarante ans. Ce n’est au final que très récemment que nos enfants ont presque totalement cessé de s’amuser à tailler un petit sifflet dans une branche de sureau ou de roseau, ou bien dans l’écorce d’un rosier.

Lorsque l’on voit la simplicité et l’efficacité de la facture pastorale, on comprend que les hommes peuvent « faire flûte de tout bois » , et que la musique se cache dans chaque branche.

Ne peut-on imaginer semblable paysage sonore dans nos époques passées ?

Les caractéristiques sonores des flûtes

Écouter et qualifier le son d’une flûte n’est pas une science exacte : cela relève grandement de la sensibilité personnelle de l’auditeur. Cependant il existe une sorte de sensibilité commune qui nous offre la possibilité de partager nos impressions. Il est intéressant de constater que les sensations vis-à-vis du son, immatériel, font souvent écho aux choses de la matière.

 

Caractéristiques fondamentales :

Le bruit de souffle : le souffle de l’instrumentiste parvient sur le biseau de la flûte pour la faire chanter. Selon la manière dont il y est guidé, le son pourra posséder plus ou moins de souffle ou de « vent » . Cet effet crée une vibration que la culture occidentale qualifierait volontiers de « parasite », mais que de nombreuses autres cultures extra-européennes (ainsi probablement qu’à travers l’histoire) apprécient.

Un son venteux est un son énergique et excitant.

 

La rondeur : le son de certaines flûtes donne l’impression d’envelopper ses auditeurs plutôt que de fuser au-dessus de leurs têtes, les invitant ainsi dans une atmosphère intime et doucereuse. A l’opposé des sons ronds sont les sons pointus, piquants.

Un son rond offre une atmosphère intimiste et conviviale.

 

L’ouverture : certaines flûtes peuvent être fermées ( ou voilées) tandis que d’autres sont ouvertes (ou chantantes). A priori, il semblerait plus intéressant de façonner les flûtes de manière à ce qu’elles chantent haut, mais certaines esthétiques sonores préfèrent un son légèrement voilé afin de créer une atmosphère plus intimiste. Cela dépend avant tout du lieu dans lequel la flûte est supposée être jouée : en extérieur ou en intérieur ? Le bruit de souffle tend à fermer le son des flûtes.

Un son ouvert, voire claironnant, est parfaitement adapté pour donner le ton lors d’une fête.

 

L’assise : lorsque le flûtiste peut faire reposer son souffle sur la flûte et obtenir un son soutenu et stable, on dit qu’elle a de l’assise. Elle est plus contrôlable, plus droite. À l’opposé : les sons volages et capricieux.

Un son bien assis, bien droit, évoque souvent l’élégance et le raffinement.

 

L’homogénéité des harmoniques : lorsque le flûtiste varie la puissance et la compression de son souffle, il peut atteindre, sans changer de doigté, les sons harmoniques. Selon la conception de la flûte, chaque trou de jeu peut émettre des harmoniques homogènes (son fondamental puis octave puis octave + quinte, …) ou hétérogènes (son fondamental puis octave basse, …). Dans les canons habituels, on tente de façonner la flûte de manière à être le plus homogène possible dans les harmoniques.

Un son hétérogène peut être un peu perturbant et sonner faux aux oreilles d’une personne qui n’est pas habituée à ce style musical.

 

Le timbre et la couleur : la flûte émet un son riche, c’est à dire qu’il est composé de plusieurs partiels : une fréquence fondamentale et plusieurs harmoniques. C’est la présence relative de ces partiels les uns par rapport aux autres qui permet de différencier une instrument d’un autre (un violon d’une flûte) et, a fortiori, une flûte d’une autre. L’oreille ne peut dissocier et analyser avec précision les partiels d’un son et leur force relative. En revanche, le timbre tend à nous inspirer la notion de couleur sonore. On pourra la qualifier de fraîche, froide, ou chaude voire chaleureuse. Il serait presque possible de peindre une couleur associée !

Un son frais et limpide offre une atmosphère dégagée et paisible.

 

Caractéristiques globales :

La texture : la texture sonore d’une flûte se définit à la conjonction du bruit de souffle, du timbre et de la rondeur. On dira volontiers d’une flûte qu’elle a du grain ou qu’elle est duveteuse.

Un son duveteux (rond avec un léger souffle) est un son paisible, intime et reposant.

 

Le dynamisme : le dynamisme d’une flûte se définit à la conjonction de l’assise et de l’ouverture. On dira d’une flûte qu’elle est vivace lorsqu’elle cumule bonne assise et ouverture chantante, ou au contraire qu’elle est faible voir essoufflée lorsqu’elle possède un son instable et fermé.

Une flûte vivace aura un effet énergisant et saura se faire entendre au cœur d’une fête !

 

La personnalité :

L’importance relative de chacune de ces caractéristiques vis-à-vis de l’ensemble façonne autour de la flûte une « personnalité ». C’est cette personnalité, ce tempérament, qui séduira un instrumentiste. Elle est définie par l’artisan, mais c’est au flûtiste de l’exprimer et de l’épanouïr.

L’artisan est en quelques sortes le géniteur de la flûte, et le flûtiste, son pédagogue.

 

Deux exemples en extraits :

  • Le Ney persan émet un son doux, chaud, voire presque duveteux. Il possède un bruit de souffle bien présent mais pas trop couvrant, une assise stable, une certaine rondeur et une ouverture équilibrée. Sa couleur est chaleureuse.

 

  •  Le Piccolo, plus petite flûte de concert, émet un son pointu et chantant, frais et guilleret, très vivace, très ouvert, avec peu de souffle et une bonne assise. Sa couleur est fraîche.

Les flûtes, c’est comme le bon vin !

FlutevinÉcouter le son comme déguster le vin :

C’est peut-être parce que je suis bourguignon depuis le début de mes études en archéologie…

Ce qui me fait dire cela, c’est que pour un amateur, une flûte est une flûte comme un vin est un vin. Rien de plus, rien de moins, juste « une flûte » ou « du vin ».

Pour les initiés en revanche, une flûte peut être claire ou voilée, ronde ou pointue, sourde ou chantante, chuintante, cristalline, chaude, froide…

 

« On éduque son oreille comme on éduque son palais. »

 

Les spécialistes, qu’ils soient instrumentistes, artisans ou auditeurs, apprennent à distinguer les subtiles nuances sonores qui font que l’on attribue une « personnalité » à l’instrument (ici, la flûte) ainsi qu’au jeu de l’instrumentiste (ici, le flûtiste).

 

Cela nous révèle deux choses :

1) La richesse sonore des flûtes

Les flûtes archéologiques devraient toujours être étudiées en prenant en compte la subtilité de leur panel sonore et le fait qu’elles puissent avoir eu une véritable personnalité aux yeux (ou plutôt aux oreilles !) des hommes du passé.

Se contenter d’un simple regard morphologique ou d’une analyse fréquentielle reviendrait, pour poursuivre la comparaison, à considérer qu’un Pommard ou un Savigny-lès-Beaune ne sont que « des vins ».

 

2) La richesse culturelle des flûtes

Les flûtes ont une dimension matérielle certes, mais aussi une dimension immatérielle qui est double. Cette dimension immatérielle prend corps à travers :

  • leur son propre d’une part (ses caractéristiques « absolues », physiques)
  • la perception de ce son par l’homme d’autre part (son empreinte sociale, symbolique, esthétique, etc.)

 

Les caractères sonores des flûtes :

Lorsqu’un son ne nous plaît pas, il n’est pas nécessairement mauvais. C’est un travail qu’il faut faire sur soi-même afin d’accepter la possibilité que d’autres cultures humaines ont parfois des préférences sonores diamétralement opposées à la nôtre.

 

Cela est valable dans l’espace de notre époque, mais aussi dans le temps de l’histoire humaine…

 

« Rien ne nous assure qu’un son beau ou juste à notre oreille était beau ou juste à celle des hommes d’autrefois. »

 

 

Une archéologie du son …

Brève histoire de l’archéomusicologie :

L’archéomusicologie est une discipline de la recherche archéologique. Présente dès ses débuts, au XIXè siècle, elle commence seulement à se faire connaître à travers des études et un engouement récent pour la musique ancienne.

Mais que dire de la musique, quand on parle d’une époque passée depuis plusieurs siècles ou millénaires ?

Où se cache le son dans les vestiges archéologiques ?

Pour éviter à l’archéologie musicale de subir les désagréments de théories faisant peu de cas de la réalité sonore et artisanale des instruments archéologiques, il semble aujourd’hui nécessaire de reconsidérer les bases de la discipline : admettre l’inconnu, explorer les possibles et, surtout, mêler les chemins des artisans, des musiciens et des chercheurs afin de tenter de comprendre en profondeur l’instrument, l’homme et le son.

Archéologie musicale ? Et pourquoi ne pas envisager une « Archéologie du son » ?

Le croisement de la recherche et de l’artisanat ouvre un tout autre regard sur les objets sonores. « Objets sonores« , oui, car leur nature instrumentale ou musicale n’est pas toujours évidente !

Un objet archéologique peut être sonore, c’est à dire avoir la capacité de produire du son, sans pour autant être un « instrument sonore« , c’est à dire un objet conçu et pensé pour produire du son. De là à revêtir l’identité « d’instrument de musique« , il y a encore un pas à faire !

Que penser des cuillères musicales ? Ustensile de cuisine, objet utilitaire mais sonore, que l’on transforme en « objet musical » :

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